Der des Ders


Rien de rien. Il semble que nous n’apprenions rien.

A peine la commémoration du centenaire était elle ouverte que de nouvelles hostilités sanglantes démarraient en Europe. En effet, la guerre russo-ukrainienne n’a pas démarré en 2022, mais dès 2014.

En réalité, même en dehors de l’abominable suite à ce premier acte (vingt ans après comme dirait Dumas), l’Europe avait déjà connu une guerre civile (mais toutes les guerres ne sont elles pas civiles ?) avec le conflit balkanique des années 90.

A l’époque, j’étais gamin et tout cela était bien loin de moi et de mes petites préoccupations… Et pourtant, plus tard, j’ai rencontré Alexander, qui évoquait les bombardements de l’OTAN sur Belgrade (voici un article d’opinion sur le sujet). Il ne s’agissait donc pas de simples coupures de journaux ou de reportages, mais bel et bien de gens, de chair et de larmes.

En écrivant ces lignes, je me souviens aussi de l’expression d’un autre homme, croate cette fois et plutôt âgé, croisé du côté de Dubrovnik. Il secouait gravement la tête à la mémoire de cette guerre civile. Il songeait, me disait-il, à cette ancienne communauté des peuples de l’ex Yougoslavie (la « Slavie » du sud)… 

Mais pour aller plus loin encore, et parce que la vie des européens (qu’ils soient français, anglais, allemands ou encore serbes, croates, russes ou ukrainiens…) ne vaut pas plus qu’une vie yéménite, irakienne, coréenne, vietnamienne, américaine, israélienne, gazaouite, etc. souvenons nous aussi de cette interminable suite de conflits du XXème et de notre cher XXIème siècle. 
Or ces conflits impliquaient systématiquement l’Occident, ce monde soi-disant attaché a la paix, mais qui n’hésite pas pourtant à fabriquer et vendre des armes au monde entier. Or, les armes et les bombes, bizarrement, ça tue – d’ailleurs, ça tombe bien, c’est justement fait pour ça.

Image tirée du film de S. Kubrick : « Dr Follamour, ou comment j’ai appris à aimer la bombe »

Eisenhower lui même évoquait le pouvoir du complexe militaro industriel, devenu incontrôlable et au service duquel semble travailler nos gouvernants : 

Pour le texte complet : 

En 2014, donc, je travaillais à l’adaptation théâtrale du roman d’Erich M. Remarque, A l’ouest, rien de nouveau.
Dans ce contexte, l’actualité surgissait comme un cauchemar (souvenons-nous du vol MH117, avion civil abattu le 17 juillet 2014). Certes, cela donnait plus de sens encore à mon projet d’adaptation scénique, mais pourtant, tout cela était tellement absurde !

J’ai rencontré des ukrainiens à St-Petersbourg et de nombreux autres au sein de la communauté orthodoxe de mon épouse, à Marseille. Dans ce groupe se mélangent serbes, russes, ukrainiens, biélorusses, bulgares… Je vous l’assure : l’expression « peuples frères » n’était pas, alors, une simple figure de style !
Ensuite, j’ai assisté, sans bien comprendre, à des débats houleux entre russes et (certains) ukrainiens, au moment de Maïdan. Après cela, d’anciens amis se sont séparés, voire se sont… retranchés. Dieu merci, d’autres ont réussi à garder la tête froide et la raison.

Si j’écris ces mots, aujourd’hui, c’est parce que cette situation dramatique est à l’origine d’une nouvelle chanson, humblement dédiée à ces femmes et à ces hommes, placés dans l’épreuve et la tourmente. 

Dans les faits, elle évoque textuellement la France et l’Allemagne, ce qui permet de la placer intuitivement dans le contexte de la première guerre mondiale – et donc la rendre plus accessible, voire acceptable, au premier abord.
Pourtant, cela peut aussi aller plus loin, avec des questions plus proches de nous et donc plus sensibles, politiquement.
En effet, ces deux pays et les nouveaux « saigneurs » de guerre (à l’instar d’un Charlemagne, couvert de gloire et de sang) portent une responsabilité directe dans de nombreux conflits, et notamment celui qui se déroule en Ukraine. Après tout, la France et son voisin n’étaient-ils pas censés être garants des accords de Minsk ? 

« Je saigne » – Claude Lévêque, 2014

Si je peux comprendre que la « real politik » pousse aux compromissions politiques, et que le mensonge soit la norme (jusqu’à l’assumer dans la presse par la suite), rappelons que ceux qui payent, à la fin, ce sont les peuples (« les gens qui ne sont rien », comme dirait un certain M. ?)
Ni Hollande, ni Merkel, ni Poutine, ni Poroshenko ou autre soi-disant représentant des peuples ne souffriront personnellement de ce conflit.

Qu’est-il arrivé au Kaiser Guillaume II ? Certes, il a perdu sa couronne, mais pour autant, il ne s’est pas retrouvé à cours de thé. Il a pu récupérer une bonne partie de sa fortune, plusieurs châteaux et il est mort à 82 ans, au Pays Bas. 
De même, qu’est-il arrivé à tous ces généraux français ou anglais des années 14-18, lesquels ont pourtant envoyé personnellement des centaines de milliers d’hommes à la mort ?
Les parlementaires français ont-ils vraiment assumé leur responsabilité, pourtant écrasante ? (rappelons que les appelés étaient des citoyens…) Cette responsabilité est d’autant plus évidente que les tenants et aboutissants étaient connus comme le loup blanc : la guerre ne pouvait théoriquement pas durer, puisqu’elle serait si meurtrière qu’elle deviendrait insoutenable… Et pourtant, elle a duré…

Maintenant, observons la question par l’autre bout de la lorgnette, en inversant le regard, pour le tourner vers les gens « normaux », tels que vous et moi. 

  • 1914-1918 : 9 millions de morts et disparus. A l’époque, ils étaient plutôt masculins, donc presque autant de pères en moins, soit combien d’orphelins ? (Or, à mon avis, un père, ça compte).
  • 21 millions de blessés : je vous épargne les photos des « gueules cassées » et les estropiés, mais imaginez donc vivre avec ça pour le restant de vos jours, donc potentiellement des décennies ? Par ailleurs, combien de personnes catatoniques (voir ce documentaire bouleversant) ? Et quid des familles, qui ont dû vivre et soutenir psychiquement ces anciens combattants ? 

Dans la guerre actuelle, les pertes russes comme ukrainiennes sont à la fois taboues (dans la pure tradition soviétique des « cercueils de zinc ») et cachées (secrets d’état). Cependant, tout semble indiquer des ratios similaires – pro-rata temporis – à ceux de la première guerre mondiale. 
Décidément, rien n’a donc changé.

Naturellement, comme l’exprimait fort justement Arthur Koestler dans le zéro et l’infini, le malheur, ce n’est pas une question de chiffres. En réalité, ces chiffres ne servent qu’à une chose : évoquer l’ampleur du désastre.
Mais, à la fin, ce qui compte vraiment, c’est l’humain. 

Je comprends ainsi ces personnes – et cela choquera peut-être certain(e)s – qui fuient la conscription. 
Nous avons ainsi croisé plusieurs jeunes hommes dans ce cas : ils se trouvaient dans le bus qui nous ramenait, mon épouse, ma fille et moi, de notre visite chez mes beaux parents, depuis St Pétersbourg vers la Finlande (il s’agissait donc d’Ukrainiens passant par la Russie). Nous avons aussi croisés quelques hommes réfugiés à Marseille… 
Pour ne rien cacher, je crains aussi le pire pour mon beau frère, chirurgien des organes abdominaux, la quarantaine et sans enfants, donc typiquement mobilisable dans l’armée russe…

Faire son devoir, serait-ce servir de chair à canon ? 

Le texte de cette chanson s’inspire de fait du « Dormeur du Val« , d’Arthur Rimbaud. 
Dans le poème, on croirait le jeune homme endormi, s’il n’y avait ces deux trous rouges au côté droit…

L’oublié ! – Emile Betsellère, 1872

Chez-moi, l’homme n’est pas encore « endormi ». Au contraire, il vit, souffre et demande désespérément à boire. Mais nul ne peut l’aider. Il reste seul, avec lui-même, dans un no-man’s land parsemé de corps et agrémenté des sifflements d’obus (j’ai d’ailleurs emprunté à Hendrix ces bruits de bombes à la guitare saturée).


Les mots alternent donc entre des appels à l’aide (premier couplet), une révolte (refrains) et un retour à soi (second couplet), pour préparer son passage du Styx.

Il m’a semblé que l’approche juste était de prêter une voix et un souffle à ce soldat, dans une manière indirecte d’appuyer cette tragédie humaine. A la manière d’un Brel qui incarnait ses personnages, le « je » est ici concret, ce qui se rapproche donc d’une performance théâtrale. Cette voix est tantôt essoufflée, grave ou sèche. 

Les refrains pourraient se résumer par ces mots : « Plague on both your houses » / La peste sur vos deux clans ! » (Mercutio mourant… dans Shakespeare, Romeo et Juliette, Acte III, Scene 1).

Oui, cette chanson, dans la lignée de Petits Pas, est éminemment politique – et pourtant je ne fais pas de politique. 
Je ne souhaite prendre aucun parti. L’aberration et le crime sont de tous les côtés, non seulement avec les parties prenantes directes, mais aussi avec leurs commanditaires. Ceux-ci sont incarnés (ou représentés) par nos hommes politiques bellicistes, qui poussent à la roue et donc au crime… 

Mais nous-autres, qui croyons à leurs grands discours, ne sommes-nous pas aussi impliqués ?
Ne sommes-nous pas, nous-aussi, (ir)responsables ?

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2 réponses à “Der des Ders”

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