Produire une chanson est une folie !
Je viens de finaliser un premier mix, pour une nouvelle chanson : Der des Ders. Cela m’a demandé un temps dingue et une énergie infinie… Et c’est pourquoi j’ai pensé qu’il pourrait être intéressant d’en partager le processus. Après tout, ça n’arrive pas tous les jours !
J’essaierai de ne pas trop m’appesantir sur la chanson elle-même (qui fera sans doute l’objet d’un futur billet, lorsqu’elle sera complètement achevée), mais plutôt de l’utiliser à titre d’exemple.
Globalement, il est difficile d’imaginer la somme de travail que représente une production musicale. En deux mots : folie furieuse ! (qu’allait-il faire dans cette galère ?)
Evidemment, cela pourrait s’appliquer à tous les projets artistiques (et autres), que ce soit un court métrage, une pièce de théâtre, une nouvelle, etc. Mais chacun de ces media repose sur un ensemble spécifiques de compétences et d’étapes – or, aujourd’hui, on parle de musique.
Impulsions
Tout commence habituellement, pour moi, par un air (comme on dit).
Il apparaît tout seul, d’un seul coup, en grattant la guitare. Au départ, il ne s’agit que de quelques notes, ou de deux ou trois accords qui s’enchainent. Mon intérêt une fois attisé, la séquence se développe en une ritournelle, c’est à dire un cycle mélodique (généralement, chez moi, en 4 mesures de 4 temps). Sa structure cyclique permet en effet de la répéter inlassablement, mais aussi de trouver de premières évolutions. Il arrive, comme ici, qu’un second air – vocal cette fois – s’y joigne. Dans ce cas, le chant se fait d’abord sans parole, ou bien à partir de quelques mots improvisés, généralement en anglais de manière à ne pas se concentrer sur le sens : seuls le rythme et les jeux harmoniques importent à ce stade. Cela dit, de ces premiers mots surgissent parfois des idées intéressantes.
En amont de l’écriture de cette chanson, j’avais régulièrement écouté la chanson de Phil Collins « I wish it rained down on me » (le clip est d’ailleurs amusant, comme souvent chez lui). Il en ressortait un thème poétique intéressant, flottant dans l’air (comme pour plus tard) : si seulement un peu de pluie pouvait tomber sur mon visage…
Mais pourquoi Diable quiconque voudrait cela ? (à part dans un désert de sable ?)
Il y avait aussi cet autre titre (assez merveilleux) de Michael Jackson : « Stranger in Moscow« , dont le clip vidéo jouait avec un thème similaire. Son style est un peu daté (années 90), mais il reste très bien pensé et efficace. Il parle initialement de solitude, puis de soulagement sous les ondées, alors que la pluie connecte les âmes solitaires.
Si j’écris tout cela, c’est parce qu’il est probable que ces chansons, avec leurs images dramatiques puissantes, aient joué un rôle dans mon chemin vers cette chanson personnelle (bien qu’elle n’ait pas grand chose à voir, musicalement, avec ces deux références).
Concrètement, mon travail sur ce titre a commencé fin 2022.
A ce moment-là, la seconde phase de la guerre russo-ukrainienne était déjà bien avancée, installée même, au sens où elle avait pris la forme de guerre des tranchées. Cela me faisait naturellement songer à la première guerre mondiale (celles et ceux qui suivent mon travail savent qu’il s’agit d’un thème important pour moi – voir notamment https://volkanartz.w23.fr/a-lest-du-renouveau/)
Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer ces pauvres hommes, quelque soit leur camp, blessés, étendus dans le no-man’s-land et hurlant de douleur, appelant leur mère et demandant… un peu d’eau – mais personne pour leur en apporter : trop dangereux d’approcher. Alors, esseulé et impuissant, que pourrait-on espérer si ce n’est un peu de pluie sur le visage ?
Voilà !
J’avais mon thème – à la fois musicalement (via le couplet d’introduction) et l’idée générale.
A partir de là, le refrain est venu rapidement : habité par ces images et ces premières harmonies musicales, je me suis pris à imaginer qu’après avoir demandé, en vain, un peu d’eau au ciel, l’homme blessé en viendrait à maudire les deux camps : « La peste sur vos deux clans ! » (Mercutio, dans Roméo et Juliette, Acte III, Scène 1)
Tout pouvait donc s’organiser autour de ces éléments clés.
Développement
La véritable composition et le travail de fond pouvaient alors commencer, avec le texte et le développement musical : quelle durée pour le refrain ? Comment entretenir la dynamique sur la chanson complète ?
Concernant le texte, j’ai assez vite compris (grâce au refrain) qu’il fallait abandonner les toutes premières impulsions anglophones et recommencer en français.
Pour la musique, je travaille habituellement sur une guitare acoustique, pour ne passer aux instruments électriques ou électroniques que dans un second temps, lorsque la chanson est suffisamment prête. En effet, l’acoustique pur offre une simplicité, une rudesse et, finalement, une versatilité utiles – sans perte de temps à rechercher les effets, etc. En revanche, il est essentiel de prendre des notes musicales, à titre d’aide-mémoire et d’impulsions pour la suite.
Ici, on parle d’une phase de quelques mois, sur la base d’une à cinq heures par semaine consacrées à la chanson. En réalité, il s’agit de phases successives : parfois assez intenses, parfois de l’ordre de la jachère (avec seulement quelques épisodes de jeu pour soi-même, histoire de s’en souvenir et de tester quelques petites choses…)
Juste pour le plaisir, pour rire même (si on veut), voici quelques-uns de ces enregistrements « aide-mémoire », que j’ai pris à partir directement sur le téléphone, sur une application de prise de notes rapides :
Mi-janvier 2023 : première version du couplet – guitare / voix
Fin février 2023 : première version de l’enchainement couplet / refrain – guitare seule
Fin Février 2023, en marchant dans la rue, pour ajuster les séquences de chant – 1er couplet et début du refrain
Là encore, fin Février 2023 : refrain – guitare / voix
Au bout d’un certain temps vient le moment de tester la chanson en public… plus précisément devant des amis, pour commencer.
A vrai dire, avec ce type de chanson politique un peu « rentre dedans », il n’est pas rare que le public, à la première écoute, ne reste figé sur place, avec un air du genre « c’était quoi, ça ? »
Pour moi, cela agit comme une piqûre de rappel : ces chansons sont puissantes voire brutalistes, avec des textes parfois difficiles à cerner au premier abord. Cela m’aide donc à comprendre comment amener la chanson, plus progressivement, de manière à la rendre un peu plus accessible.
Première maquette
Lorsque tout semble à peu près fonctionner, je m’enferme dans mon petit studio, pour réaliser une maquette de la chanson complète.
Cette phase permet de vérifier ce qui marche effectivement, et de repérer les « fausses bonnes idées ». L’écoute de l’ensemble des instruments permet aussi de faire des choix, notamment au niveau du tempo, des percussions, de l’interprétation vocale et des lignes instrumentales – en un mot, de vérifier les arrangements.
Généralement, la superposition des instruments impacte la perception du tempo (par rapport à une version guitare acoustique + voix) : plus il y a de lignes instrumentales, plus rapide semble être la chanson.
C’est pourquoi il n’est pas rare de constater que le tempo utilisé pour la maquette était trop rapide. Cela milite en soi pour ne PAS faire l’économie de cette étape de maquette : bien que cela demande de dix à quinze heures d’enregistrements et autant pour un mixage grossier, cela reste tout de même nettement moins que pour une production finale ! Et je vous laisse imaginer le sentiment lorsqu’on comprend qu’il y avait une faute de tempo au départ !
Je vous invite à écouter la démo de Der des Ders :
Comme vous pourrez le constater prochainement à l’écoute de la version finale, cette forme préliminaire en était déjà assez proche. Pour le coup, le tempo était déjà correct (si bien qu’il était même possible de valoriser quelques uns des rushs). De plus, tout y était déjà à peu près en place.
Cependant, la maquette est encore assez grossière, notamment pour le chant. Les paroles ont demandé un complément de travail (notamment sur le second couplet et le final). Les percussions étaient trop sèches et il manquait une ligne mélodique secondaire de guitare basse.
Surtout, cette démo m’a permis de vérifier le point le plus important, artistiquement parlant : il fallait chanter d’un point de vue immersif, comme si j’incarnais le personnage principal. En d’autres termes, il s’agissait de plonger dans la psyché de ce soldat blessé, pour que l’auditeur puisse à son tour s’y transposer.
Bien sûr, il est assez classique de parler à la première personne du singulier dans une chanson. Mais ici, on parle de quelque chose de beaucoup plus dramatique ; il ne s’agit pas d’un « je » « en passant ». On touche à quelque chose de plus « subjectif ». Jacques Brel était un spécialiste de ce type d’interprétation (et cela est particulièrement évident dans ses concerts).
Enregistrement
Généralement, il n’est pas possible d’utiliser des pistes réalisées pour la maquette, car elles sont enregistrées très rapidement, pour tester la chanson. Cependant, de temps à autres, il arrive que certaines de ces prises soient intéressantes, justement parce qu’elles sont assez expressives : pour les accentuations – guitares saturées, voire solos.
Dans le meilleur des mondes, un groupe enregistrerait en simultanée, comme pour une situation de concert.
C’est ce qu’à fait Nirvana pour In Utero, c’est ce que font Cigarette After Sex pour chaque album. Avec un bon ingénieur du son et un studio adapté, cela peut fonctionner. Surtout, cela contribue à cristalliser un son plus organique.
Dans mon cas, évidemment, je dois enregistrer un instrument après l’autre :
- D’abord les percussions doivent être correctement réglées, pour ce qui touche au rythme principal – bien qu’il reste possible d’en faire évoluer les détails par la suite
- La guitare rythmique et la basse viennent ensuite. Généralement, j’ai besoin d’une semaine par instrument, avec les enregistrements le vendredi et le reste de la semaine à choisir les meilleures prises et mixer le tout, pour la prochaine session.
- Ensuite viennent les instruments qui participent au groove : une seconde guitare basse, des guitares saturées.
- Enfin, quand tous les instruments sont en place, je peux passer à la prise de voix. Il y a alors de nombreux paramètres en jeu : la justesse, évidemment, mais aussi la diction. En effet, un peu à la manière du jeu théâtral en scène, ce type de chanson nécessite un phrasé particulier, pour que les mots (et leur sens) ne se perdent pas dans le flot musical.
Il est toujours amusant de comparer le temps nécessaire à l’enregistrement (par exemple : 2 fois deux heures pour vocaliser un refrain) au temps de post-prod utile à la sélection des prises et à leur mixage : deux à trois fois plus !
Je présume que de nombreux musiciens de studio – notamment ceux qui bénéficient d’une formation académique, voire classique / jazz – ne travaillent pas de cette manière : ils peuvent n’avoir besoin que d’une poignée de prises, avec une grande cohérence entre chacune.
Cela dit, ce n’est pas l’apanage des musiciens professionnels : les Beatles, par exemple, procédaient par de nombreuses prises, lesquelles étaient toutes différentes.
Quoiqu’il en soit, dans mon cas, j’aime maximiser les possibilités pour la suite, et les variations. C’est pourquoi j’enregistre beaucoup de prises :
- Pour un instrument, après m’être entrainé de nombreuses fois à blanc, j’enregistre typiquement de 5 à 10 prises – tout cela d’affilée pour bénéficier d’une bonne homogénéité de son/style, ce qui me permettra ensuite de naviguer entre les prises.
- Pour le chant, je vais plutôt réaliser de 10 à 20 prises. Pour les parties les plus difficiles, ou qui nécessitent de la flexibilité, je peux monter jusqu’à 40 prises. Naturellement, quant on a autant de matériaux, il est possible de prendre des risques, ce qui est parfois le bienvenue dans le choix final.
Ci-dessous, voici la visualisation d’un portion de chant, avec ses 20 prises et la sélection subséquente – dingue, non ?

Et voilà une vue de l’ensemble des instruments, regroupés par nature :

Enfin, une vue détaillées des pistes (chacune contenant de 5 à 40 prises) :

Mix et premiers mastering
Le mixage est réalisé au fur et à mesure, car il est nécessaire d’avoir un son représentatif du morceau pour espérer l’enregistrer convenablement. Par exemple, les niveaux (volumes) sont à adapter relativement tôt, pour que le jeu ou le chant soit justes dans leur expression.
Pour cela, il existe un outil formidable, appelé « enveloppe », qui permet de tracer les niveaux, ainsi que les orientations stéréo, pour chaque piste. Avant que cet outil numérique n’existe, on utilisait des « faders » (ou curseurs) motorisés sur les tables de mixage. Naturellement, la visualisation graphique est plus pratique, et permet même d’anticiper les étapes de correction des volumes – notamment la compression.

Lorsque les enregistrements sont finis et les prises sélectionnées (disons à 98%), il est possible d’affiner les réglages :
- Stéréo : pour élargir ou bien au contraire resserrer les directions
- Les effets de guitares ou de percussions : saturations, effet de flanger, chorus, etc.
- Compression : cela permet notamment d’écrêter les pics de volume, qui pourraient faire saturer le son. Il est aussi possible d’utiliser cet outil pour rehausser les bas volumes
- Egalisation des fréquences
- Réverbération ou écho

A ce stade, il y a globalement une double approche à réaliser :
- Tout ce qui corrige le son : par exemple, il peut être nécessaire de modifier la courbe fréquentielle (c’est à dire le volume de chaque fréquence), notamment avec des filtres passe-haut ou passe bas, typiquement pour se débarrasser des basses fréquences qui apportent une énergie inutile à la change (effet de proximité, par exemple), ou autres défauts
- Opérer des choix artistiques : par exemple, la mise en valeur de certaines fréquences, pour qu’un instrument se détache du mix, ou pour obtenir un style spécifique.

Enfin, pour finir, le « mastering ».
Ce mot désigne cette étape finale de correction du son, à l’échelle du mix entier. C’est à dire qu’on ne s’intéresse plus à traiter chaque piste individuellement (instrument par instrument).
En réalité, il s’agit d’un ensemble de compétences très spécifiques, qui nécessite une oreille très entrainée (technique, pourrait-on dire), qui vise notamment à s’assurer que le morceau sonnera correctement sur tous les supports de diffusion : non seulement sur les systèmes Hi-Fi (facile), mais aussi sur les enceintes portatives, dans les casques, voire carrément sur des hauts parleurs d’ordinateur portable (le pire cas). En effet, dans ce dernier cas, les hauts parleurs étant tout petits, mais diffusant le son à large volume (par rapport à un casque), ils tendent à saturer rapidement. C’est pourquoi on applique typiquement un filtre sur les basses fréquences. Et il est vrai que, sur les albums de références, le son ressort généralement bien sur tous ces systèmes (mais avec le sacrifice des basses).
Par ailleurs, un spécialiste de mastering sait jouer aussi sur les fréquences, à la fois pour corriger certains défauts résiduels, mais aussi pour mettre en avant les zones les plus importantes de la chanson, pour donner un style particulier au morceau, une accroche…
En ce qui me concerne, je n’ai pas un niveau suffisamment avancé pour prétendre à une telle valeur ajoutée… Pour comprendre la compétence requise en terme d’oreille, il est intéressant d’aller voir du côté de cet outil : https://www.trainyourears.com
Toutefois, il est possible de réaliser un premier mastering, à la toute fin du mixage, pour les corrections les plus basiques. On réalise donc cela sur les pistes « stéréo out », ou bien sur la piste « master ». Par exemple, on va typiquement leur appliquer une courbe d’égalisation finale, une dernière étape de compression, peut-être une légère réverbération.
Naturellement, si ces musiques devaient un jour être éditées sur un support de type CD, ou autres mediums commerciaux, il me faudrait investir dans les services d’un spécialiste.
Et nous voilà donc avec un titre fini – quelle folie, n’est-ce pas ?
Une réponse à “Making-of : Der des Ders”
[…] moi-même emprunté le thème du « dormeur du Val » à Rimbaud, pour une chanson « Der des Ders » : dans ma version, l’homme n’est pas encore mort, mais s’y prépare, seul, […]