A l’est, du renouveau ?


Nous sommes en novembre 2023 et chacun connait la double réponse : alors que la guerre russo-ukrainienne continue dans l’empilement des cadavres, une autre guerre non moins sanglante enflamme de nouveau le proche Orient.

Rien ne sera donc appris de l’Histoire ? 

Naturellement, les évènements et les relations humaines sont complexes, et il serait grossier d’y appliquer une logique manichéenne – et pourtant, comment pouvons-nous oublier si facilement les carnages du siècle passé (ou faire semblant de les oublier) ? Comment peut-on encore entendre dans les médias, dans les discours et – pire – dans les cœurs, des appels aux massacres ?

Début 2022, lorsque la guerre russo-ukrainienne est passé à l’acte 2, à savoir une intervention russe ouverte, je n’étais malheureusement pas étonné. A ce moment là, nous étions d’ailleurs en visite dans la famille de ma compagne, en Russie, et pouvions craindre d’éventuels ennuis. Nous avions donc prévu de quoi travailler sur place (c’est-à-dire nos ordinateurs), juste au cas où… Et de fait, étant partis début février, nous nous retrouvions effectivement bloqués sur place, sans vol de retour. Après moult péripéties, nous parvenions finalement à rentrer en Europe par la route… 

Pour revenir à ces évènements, tragiques pour ceux qui les vivent en premier plan et pour leurs familles, je n’étais donc guère étonné en 2022, car j’étais déjà passé par ce désarroi dès 2014, alors que l’intervention russe – masquée pour le coup – démarrait.

Quoi ? Il était donc possible que le recours à la force soit toujours une option envisageable ? (j’invite à noter que je ne prends partie pour aucun des camps dans cette folie meurtrière). Tout cela au moment du centenaire de la guerre de 14-18 ? Quel paradoxe ! 
A ce moment-là, je ne pouvais m’empêcher de consommer quotidiennement des « news », dans une sorte de boulimie morbide, tandis que ma psyché accusait le coup. 
Cela a duré un an – jusqu’à ce que je cesse ces incursions médiatiques mortifères… et que j’enchaine plutôt sur un projet artistique : l’adaptation scénique du roman pacifiste d’Erich Maria Remarque « A l’ouest, rien de nouveau ». 

Pour avoir suivi (ou plutôt subi) nombre de commémorations du 11 novembre, il m’avait déjà semblé que ce vieux conflit de la première guerre mondiale n’intéressait plus grand monde et qu’il tombait, en fin de compte, dans l’oubli. L’horizon du centenaire permettait une résurgence de ces questions et donc, potentiellement, celle d’un esprit de paix, dans lequel, pour traiter les tensions, plutôt que de sauter à la gorge d’un prétendu ennemi, il s’agirait plutôt de changer le paradigme…

Je développais donc ce projet avec plusieurs intentions :

  • S’adresser à un public différent, qui ne soit pas nécessairement habitué aux codes théâtraux : à l’intention de madame/monsieur tout le monde et des scolaires… Cela impliquait un changement de style radical, en réduisant le texte à son strict minimum, pour montrer l’action pure et la poésie, à travers le prisme de ces figures fantomatiques : les poilus.
  • Construire le projet dans une dimension internationale. J’avais ainsi travaillé avec une formidable traductrice, Nathalie Buschette, entre l’allemand et le français. Nous envisagions aussi une distribution européenne, puisque cette guerre portait précisément sur le suicide européen (quoique les soldats issus des colonies de l’époque aient aussi payé un lourd tribut, sans parler des soldats du Commonwealth, puis des « sammies » à partir de 1917).

Il s’agissait d’un projet très ambitieux, artistiquement tout d’abord, mais aussi financièrement (pour une équipe d’une dizaine d’artistes, avec au moins 2 mois de production, il fallait réunir a minima 70 à 100 000 euros, sans parler des lieux de résidence et des enjeux de la diffusion, etc). De plus, j’avais finalement peu de temps : j’avais démarré le projet en 2015, mais il était nécessaire qu’il soit monté et joué dans le contexte du centenaire.

J’avais certes réussi à obtenir les droits pour sa production, mais il me fallait des appuis avec des historiens d’une part, des auteurs (dont Jean-Yves Le Naour, avec sa fabuleuse série sur cette époque) et l’appui de figures politiques… 

Mais ce que je mesurais mal, à cette époque, étaient le niveau d’endurance et la combativité nécessaires pour aboutir un tel projet – or, cela n’est pas possible seul, en partant de zéro, avec seulement une bonne idée et de l’énergie personnelle. Elles sont nécessaires, sans doute, mais loin d’être suffisantes. Il faut aussi une équipe de partenaires engagés à 100% (voire davantage), qui puissent s’épauler et se relayer, en plus d’appuis externes extrêmement solides. Du reste, pire encore que tout cela : il fallait un intérêt politique réel… qui n’existait pas. De nouveau, ces commémorations du centenaire n’étaient que façades, pour la galerie.

Il n’empêche : ce travail très instructif m’a permis de développer des compétences, une sensibilité et même une certaine forme d’écriture. 
Elle ruait dans les brancards, puisque – basée sur l’action scénique (et les théories de Maria Knebel et d’un Stanislavski dernière période), elle se traduisait à l’écrit par une sorte de récit de mise en scène. 
D’ailleurs, la plupart des acteurs / auteurs de théâtre, auxquels j’ai fait lire cette adaptation, étaient interloqués, car elle ne respectait pas la tradition d’une suite continue de dialogues, dans lesquels l’auteur glisserait le moins de didascalies possible. En fait, c’était presque le contraire !

Je pense toujours que cette forme a son potentiel – et j’ai pu le mesurer avec plusieurs lecteurs à l’imagination vive. 
Je vous invite ainsi à la découvrir en consultant le dossier que j’avais monté à l’époque. Je reste d’ailleurs intéressé par les retours de lecteurs, quels qu’ils soient…

https://drive.google.com/file/d/1e0BlxqNA8ehAJP4ee9uFb107Xzqe8l2F/view?usp=sharing

Ce travail posait en germes une conception citoyenne assez nouvelle pour moi (le mot est un peu paradoxal, puisqu’on a alors envoyé dans les tranchées et à la mort des millions de soldats citoyens, sans qu’ils n’aient leur mot à dire, à grand renfort de propagande et de coercition, de part et d’autre…)

Aujourd’hui, un sillon est donc tracé et il éclaire avec une lumière spécifique l’horreur des nouveaux conflits de l’actualité. Car rien ne semble avoir changé : on peut toujours expédier des appelés aux tranchées, dans des combats de rues, pour mieux les sacrifier – tout cela pour quoi ? Pour réclamer vengeance et puis, pour les tierces parties, pour s’enrichir. 
Car ne soyons plus dupes : la guerre profite à certains. Comme le disait fort justement Paul Valery : « la guerre, c’est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas… » Les complexes militaro industriel, qu’il soient américain, russe, ou même français, allemand, anglais, israélien ou iranien – tous se frottent les mains.

Du reste, ceci nourrit aussi d’autres formes artistiques, sans doute plus accessibles.

Je travaille ainsi actuellement sur une chanson éminemment politique, dans laquelle je reprends l’image du soldat mort de Rimbaud – son « Dormeur du Val ». 
Dans cette chanson, l’homme git, au milieu du No Man’s Land, blessé à mort. Sa bouche est sèche et il connait déjà l’inéluctable dénouement. 
A la manière d’un Mercutio dans Roméo et Juliette, il invective les deux parties : « malédiction sur vos deux maisons ». 

A venir bientôt…


2 réponses à “A l’est, du renouveau ?”

  1. […] Concrètement, mon travail sur ce titre a commencé fin 2022.A ce moment-là, la seconde phase de la guerre russo-ukrainienne était déjà bien avancée, installée même, au sens où elle avait pris la forme de guerre des tranchées. Cela me faisait naturellement songer à la première guerre mondiale (celles et ceux qui suivent mon travail savent qu’il s’agit d’un thème important pour moi – voir notamment https://volkanartz.w23.fr/a-lest-du-renouveau/) […]

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