Alors que j’achevais la lecture des souvenirs d’enfance de l’écrivain Marcel Pagnol – une « littérature » de premier ordre, soit dit en passant – dont les tomes m’avaient été fort obligeamment prêtés par mon ami C, un livre attire mon regard dans sa bibliothèque : « Le premier Amour ».
Naïvement, je croyais qu’il s’agissait du dernier tome de cette série, consacrée aux amours d’enfance ou d’adolescence (en réalité intitulé « le temps des amours »).
Qu’elle ne fut pas ma surprise, une fois rentré à la maison, de constater qu’il s’agissait en réalité d’un scénario de film non réalisé, et portant – le croirez-vous ? – sur l’époque préhistorique !?

Dans sa forme, au-delà des premières indications d’intentions et de mise en scène, il prend en réalité la forme d’une pièce de théâtre… et des plus réussies !
C’est pourquoi j’en fais le sujet de ce billet.
Le premier amour
Qu’est-ce qu’une bonne pièce ?
Réponse : un matériau propre à éveiller l’imaginaire, l’enthousiasme et l’émotion.
En l’occurrence, quoiqu’elle réunisse ces trois critères, elle-ci s’inscrit en discontinuité stylistique totale des œuvres plus connues de Pagnol, telles que la trilogie marseillaise (Marius / Fanny / César) ou Topaze, à la fois du point de vue de la langue et du vocabulaire (pré-histoire oblige), mais aussi parce qu’il ne s’agit pas, pour une fois, d’une comédie.
En réalité, c’est un ovni artistique.
Imaginez une tribu fuyant désespérément l’incendie. La voilà réfugiée sur une roche nue, surplombant la vallée et comptant les siens – une crise parmi beaucoup d’autres.
Qu’importe, la vie doit suivre son cours : dès le lendemain, comme c’est le printemps, les jeunes femmes de la tribu doivent aller « chercher des bébés » (biens le plus précieux du collectif). Elles s’égayent aux alentours, bientôt suivies par les jeux du hasard et par les mâles du clan. On ne se choisit pas, on se trouve seulement.
Mais l’un des hommes, justement, ne l’entend pas de cette oreille : mû par un sentiment inconnu, il suit l’une des femmes (la rebelle de la bande) et empêche un autre homme de faire “son devoir”. Alors qu’il s’agit pourtant d’un ami, il va jusqu’à lever son arme sur lui pour l’empêcher de retrouver la fille.
Il s’ensuit une sorte de procès, au cours duquel l’homme est jugé pour ce crime d’entre les crimes : lever une arme contre un membre de la tribu, cela revient à s’en prendre à la tribu toute entière.
L’homme doit donc expliquer son geste, qu’il assume, sans pouvoir pour autant l’expliquer. Naturellement, il s’agit de l’Amour qui l’étreint. Non seulement la tribu ne peut l’appréhender, mais, pire encore, le sage explique le danger que cela représente : se focaliser sur un membre du collectif, c’est mettre en danger la cohésion du groupe.
La grande force artistique de cette scène / séquence réside dans les contrastes : la discussion se fait à cœur ouvert, dans une vraie douceur… et pourtant l’heure est grave. Le jeune homme veut comprendre pourquoi sa faute est mortelle et le vieux sage lui explique effectivement.
On parle ici de pulsions de vie et de mort. De fait, au lieu d’une mise à mort immédiate, l’homme fautif est banni, condamné à vivre en dehors de la tribu, c’est-à-dire à mourir prochainement. Il part donc, soumis à tous les dangers de la nature.
Poussée par une impulsion étrange, la jeune femme décide inopinément de partir avec lui. Puisqu’il en est ainsi, ils formeront donc leur petite tribu… mais comment survivre, tous seuls, sans grotte, sans armes… nus, pour ainsi dire ?!?

Je vous laisse découvrir le développement, mais au delà de cette découverte de l’Amour, il en est une autre : le Feu !

Au-delà des bêtes sauvages, du froid, de la faim et de la soif, il n’y a pire ennemi que le Feu, phénomène quasi mystique qui semble tout dévorer sans distinction. En général, lorsqu’il se présente à l’occasion d’un éclair et d’un incendie, une seule solution : fuir !
Et pourtant, la femme pense qu’il peut être dompté et qu’il pourrait même les aider et sauver leur enfant à venir. L’homme ne veut pas la croire, et puis se laisse convaincre.
Plus mort que vif, il accepte de tenter le destin… Mais je n’en dis pas plus quant à l’action…
En dramaturge hors pair, Marcel Pagnol nous fait vibrer, en résonance avec ce couple d’un nouveau (ou ancien) genre. La psychologie est simple, en apparence (c’est à dire qu’elle est à la fois vraisemblable et masquée) et fait mouche.
Ces rôles seraient merveilleux à la fois à incarner comme acteurs, et à ressentir comme spectateurs.
De plus, Pagnol pose des questions de fond, dont la résonance est loin d’être épuisée, dont :
- La question du collectif et de l’individualité : L’un peut il alimenter l’autre ? Sont ils vraiment antagonistes ? Comment concilier les deux, dans un monde en crise (potentiellement existentielle) ?
- La tradition établie (et entretenue) vs. la prise de risque : dans un monde où l’on ne saurait changer pas une équipe qui gagne (et qui perd aussi), dans lequel « on a toujours fait comme ça », quelle est la place du bouleversement ? Est il vraiment raisonnable de ne rien changer ? ou au contraire de tout renverser ?
- La place de l’intuition et du sentiment dans une société réglée : cette question résonne particulièrement dans la société moderne occidentale, matérialiste et normative… Si les pressentiments étaient dans le lointain passé considérés comme magiques, et les rêves comme des visions prophétiques, l’intuition ne semble aujourd’hui plus avoir droit de cité. Et pourtant ! Dans les arts, la créativité, et même la résolution de question d’ingénierie l’intuition et la pensée parallèle ont toute leur place ! (Sans se laisser aveugler pour autant… en prenant les rêves pour des réalités).
- Bien entendu, il se pose aussi la question de la relation à l’alter ego, essentielle vis à vis de l’Amour – un mystère toujours intact – mais aussi des proches, des amis et du groupe social… Ce sont les questions du sacrifice, du don de soi et de l’infinie valeur de la vie qui sont gravitent autour de l’œuvre.


Bref, une excellente pièce, qui souffre à la toute fin d’un côté un peu daté, avec l’évocation du progrès et de ses conséquentes parfois tragiques. Cet enjeu “progressiste” fait toujours sens, surtout alors que les guerres sont à la fois plus technologiques et plus brutales, mais dont l’expression est un peu désuète. Dans une mise en scène moderne, il y aurait une solution à trouver…
Je vous en recommande donc vivement la lecture !
Évidement, il y a un lien direct avec le roman de J-H Rosny l’ainé “la Guerre du Feu”, ainsi que le film du même nom… et cela sera donc l’objet d’un prochain billet.
Adaptation en bande dessinée

Compte tenu de la qualité du scénario et de sa force d’évocation, il était assez naturel qu’il soit adapté en bande dessiné.
C’est désormais chose faite et je le mentionne, car cela montre une réalité inattendue : on peut avoir une bonne matière première… et foirer lamentablement la “transformation de l’essai”.
Voici tout d’abord quelques planches (qui ont leurs qualités) :



Eric STOFFEL – Jacques MANINI
Pour le reste, j’ai été très déçu.
Il s’agit moins de la patte graphique – laquelle est assez spécifique, mais après tout pourquoi pas ? – que du choix scénaristique.
Il ressemble certes au matériau originel, puisqu’il en reprend les évènements… mais n’en garde ni la poésie ni l’émotion. Quel dommage !
Raconter une histoire, ce n’est pas seulement enchainer les évènements et l’action, c’est avant tout éveiller l’imaginaire, l’enthousiasme, l’envie de s’y plonger.
Ici, c’est le service minimal. On sent que le scenario est peu travaillé, dans son adaptation à un nouveau média, et cela dénote d’un effet d’aubaine : sans doute le scénariste a-t-il continué à travailler “comme d’habitude” à la suite des autres travaux de Marcel Pagnol.
Quelle sécheresse de pensée, quelle absence de risque !
Il faut de tout pour faire un monde et peut-être cela plaira-t-il à celles et ceux qui n’auraient pas lu le libre, voire – qui sait – leur donnera-t-il l’envie de le découvrir ? Mais j’en doute…
Bref, une double leçon artistique – et cela n’a pas de prix !