La fin justifie-t-elle les moyens ?


Bonjour chers amis

J’ai été « silencieux » sur le blog, ces derniers temps, et je vous prie de m’en excuser.
Les raisons sont multiples et tiennent d’une part à un surcroît de travail « alimentaire » (par les temps qui courent, lorsqu’il y a des commandes qui surviennent, c’est appréciable !) et d’autre part à une focalisation sur quelques projets artistiques.

En réalité, un projet a pris le pas sur (presque) tout le reste : le ré-enregistrement de « Babel #1 ».

Babel #1 : un projet instrumental ambitieux

Comme on le dit parfois : « quand on n’a pas tout donné à l’art, c’est qu’on ne lui a rien donné ».

Cet adage est certes discutable (et gagnerait d’ailleurs à être discuté), mais il aborde une réalité opérationnelle de la production : on ne compte souvent ni ses heures, ni ses peines.

Comprenez bien : dans le cas présent, il NE s’agit PAS de répondre à une commande dans un budget-temps prédéterminé…
Dans un tel cas, du reste, il s’agirait :

  • ou bien d’apporter une réponse « bang for your buck » : c’est à dire une prestation de professionnel, dans laquelle le client en a pour son argent… mais pas d’avantage non plus. C’est typiquement le cas d’un projet commercial.
  • ou alors d’une approche plus expérimentale ou “prototypale”, dans laquelle on accepte parfois d’y passer un peu trop de temps. C’est typiquement le cas d’un projet à ambition artistique.

Il existe bien sûr de nombreuses nuances de gris entre ces deux pôles schématiques, mais à la fin, il s’agit toujours de livrer un produit qui soit « good enough » (désolé pour ces anglicismes).

Or, dans mon travail musical, je n’ai aucun client déterminé, et donc aucun budget non plus, ce qui incite paradoxalement à y consacrer des ressources temporelles parfois démesurées. L’objectif est de produire un morceau de musique qui aille bien au-delà du simple « good enough ». On parle plutôt d’une sorte de saut quantique : une musique artistiquement aboutie, vibrante et engageante (en tout cas, c’est l’ambition).

La bonne nouvelle est qu’il reste tout de même de mesurer ces efforts de deux manières, au bout du chemin : avec le temps et avec les tripes.

Une production en phases successives :

Concrètement, pour ce titre Babel #1, j’ai produit 3 versions :

  • D’abord une maquette : la “version 0”. C’était, comme souvent, la version la plus agréable à produire, puisque le processus était à la fois rapide et efficace. En effet, on accepte assez volontiers les défauts d’une maquette, la précision n’est pas très importante. Globalement, cela permet surtout de tester, de vérifier les arrangements, puis de les travailler et de formuler finalement une sorte de promesse artistique ;
  • Ensuite, j’ai réalisé une “version 1”. Dans cette version, les guitares étaient ré-enregistrées correctement, les rushs analysés et mixés dans le détail, et le tout réputé communicable au monde. Cependant, j’ai commis une faute, puisque j’ai travaillé directement à partir de la maquette, que je pensais assez solide pour servir de base de travail… Or, j’ai eu tort. Avec le temps, les défauts me sont apparus, jusqu’à ne plus pouvoir les assumer.
  • Enfin, une “version 2”, précisément destinée à corriger ces défauts. Pour éviter de refaire les mêmes erreurs, je suis reparti de zéro, en me rendant compte, assez rapidement, que je ne pouvais RIEN recycler de la version précédente (les raccords ne fonctionnant pas, la technique de prise de son ayant changé entre temps).

Je n’ose vous révéler le temps passé sur ce titre, car j’ai (presque) honte.
Pour vous donner un ordre de grandeur, si ce travail devait un jour faire l’objet d’une rémunération, il faudrait atteindre au moins 10 000 euros pour qu’il soit économiquement censé !

Alors, finalement, la fin justifiera-t-elle les moyens ?
Il est encore trop tôt pour en juger. De plus, qui sait ce que sera la vie de ce morceau, une fois dans le monde ?
L’avenir le dira… mais j’aurai au moins la satisfaction de n’avoir pas été avare de mes ressources pour servir plus grand que soi !

Dans l’immédiat (en attendant la fin de l’enregistrement et du mix), je vous invite déjà à une comparaison des deux versions??? et à me dire si cela en valait la peine. Il s’agit d’un passage précédent l’acmé :

  • Version 1 :
  • Version 2 :

Œuvres artistiques de références : la fin justifiait-elle les moyens ?

Au delà de ce projet personnel, la question «  la fin justifie-t-elle les moyens » vaut la peine d’être posée… et de fait, il s’agit d’un grand classique, notamment en théâtre et au cinéma.

J’ai ainsi un exemple à vous proposer, pour nourrir cette réflexion : une séquence du film “Andrei Roublev”, réalisé par Andreï Tarkovski.

Dans ce passage, nous suivons un adolescent, qui prétend à son commanditaire savoir comment fondre une cloche.
De fait, son défunt père était fondeur, mais (SPOILER) il ne lui a rien appris du métier. Le jeune homme simule, donc, et se trouve atteint d’un vertigineux syndrome de l’imposteur… au point qu’une fois la cloche fondue et démoulée, la vérification de sa résonance déclenche chez lui une crise de larmes par décompensation.
Or, il s’agit d’un moment de vérité artistique fondamentale, laquelle cristallise, d’une certaine manière, l’essence du film.
Et c’est aussi pourquoi, pour parvenir à cette fin, le réalisateur a manipulé son acteur.

Les deux hommes se connaissaient pour avoir travaillé ensemble sur un premier film : “L’enfance d’Ivan”.

À l’époque, l’acteur était enfant acteur et avait très bien travaillé. Cependant, en arrivant sur le tournage du second film “Andrei Roublev”, Tarkovski l’a trouvé beaucoup trop sûr de lui.

Il a recouru à une manipulation, consistant à lui infliger reproche sur reproche, et à lui faire croire qu’il était mécontent de lui, c’est-à-dire à le pousser à bout. Et c’est exactement ce qu’on voit à l’écran : un jeune homme au bord de la crise de nerfs d’abord, puis s’écroulant dans la dernière scène.

Voici un lien de visualisation du film. La séquence complète est assez longue, mais elle d’une qualité rare 02:10′ à 02:53′) :

Cette manipulation était-elle justifiée ?
Moralement, cela se discute… mais artistiquement ? Les moyens employés étaient-ils justifiés ? Qu’en pensez-vous ?

V.

PS : On pourrait aussi citer l’exemple du merveilleux film d’Elia Kazan “Viva Zapata”.

Dans le déroulement de l’action, le réalisateur avait besoin d’une tension progressive entre les deux personnages principaux, incarnés par Marlon Brando et Anthony Quinn. Ces deux frères, d’abord proches, finissent par se détester.

Or, Brando et Quinn se connaissaient bien et avaient d’ailleurs travaillé tous les deux sur “Un tramway nommé désir” (Quinn étant l’understudy de Brando, puis le remplaçant au cours de la tournée théâtrale, que Kazan avait d’ailleurs mise en scène).

Bref, Kazan était convaincu que cette animosité ne pouvait pas être simulée par des acteurs. Pour lui, il fallait qu’elle soit réelle. C’est pourquoi il a décidé de manipuler ses acteurs en leur racontant séparément que l’un était meilleur que l’autre dans la pièce “Un tramway nommé désir”, ce qui a fini par générer des tensions palpables à l’écran.

Il est à noter que c’est seulement après plusieurs années que Brando et Quinn ont appris la manipulation dont ils avaient été victimes, mais qu’ils n’ont jamais pu redevenir proches, malgré cette révélation… Cicatrice…


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