Impressions : « Au coeur des ténèbres », de J. Conrad


La vie a son lot d’étrangetés.
Par exemple, pour des raisons qui m’échappent encore, certains livres suscitent une telle appréhension qu’on hésite à s’y plonger. On tourne autour, comme dans un champ magnétique, jusqu’à ce qu’un jour, par opportunité, on tente le coup.

« Au cœur des Ténèbres », de Joseph Conrad, est de ceux-là. Il attire et fait peur, ou génère plutôt une sorte d’anxiété, comme si ce qu’on pourrait y trouver risquerait de résonner un peu trop fort, ou trop intensément, avec nos peurs cachées… Un peu comme cette peur de l’obscurité, ancestrales et pourtant bel et bien là (souvenons-nous de l’enfance).

Joseph Conrad

Evidemment, le titre participe à cet effet, car il parle d’emblée à l’imaginaire.

Quel bon titre ! D’autant plus qu’il synthétise ce qui est effectivement en jeu dans cette histoire.

Petit détour par le film « Apocalypse Now »

Avec leur script et le film subséquent, John Millius et Francis Ford Coppola, ont su capturer l’essence même du livre, tout en le transposant à la guerre du Vietnam.

Naturellement, cela a nécessité tout un tas de libertés vis à vis de l’histoire originale, mais cela fait complètement sens. En effet, une œuvre d’art dramatique nécessite un environnement et des circonstances spécifiques. En tout cas, je fais partie de ceux qui croient qu’il faut éviter le « en général », au moins pour ce qui fait le récit, et quitte à finalement conférer à l’histoire une portée mythique.

Du reste, ils ont réussi à intégrer au film tout un ensemble de thèmes issus du bouquin, pour les transférer de manière signifiante, dans ce contexte vietnamien :

  • Le film comme le livre évoque la folie des temps modernes (ou un peu plus anciens), où tout est devenu possible :
  • Revoyons cette séquence fameuse, menée par le colonel « KilGore » (tout un programme), avec toute la démesure des évènements. Dans cette séquence, le militaire devient songeur à l’idée que tout cela pourrait un jour prendre fin (tout comme l’impérialisme forcené des nations européennes à l’époque coloniale… notamment) :
  • Pendant une bonne partie du film, l’action consiste à remonter une rivière, avec un rythme bien spécifique. On attend que quelque chose se passe, on fait des rencontres, et on apprend de nouveaux éléments sur le fameux Kurz. L’homme, quoiqu’absent, devient une obsession énigmatique et le suspense monte encore et toujours plus.
  • L’apparition de Kurz, à la fin de cette odyssée, est aussi forte (et courte) que dans le livre. A vrai dire, dans le livre, elle est encore plus synthétique.

En quelques mots, ce film est formidable (quoique très masculin dans son genre), mais le livre est encore mieux !

A propos du livre

Tout commence doucement, sur les rives brumeuses de la Tamise, à bord d’un petit bateau de commerce (nous sommes à la fin du XIXème siècle). Tout est silencieux et une discussion s’engage entre marins, l’un d’entre eux racontant une expérience personnelle.

L’histoire nous emmène alors dans des circonvolutions étranges jusqu’en Afrique, au Congo plus précisément.

Malheureusement, cela n’évoque pour la plupart d’entre nous que quelques images surannées et sans grande précision.
Et pourtant, en se renseignant un peu, tout semble indiquer que la période d’exploitation du Congo dit « belge » par les émissaires du roi Leopold II (qui le « possédait » personnellement) a conduit à l’un des génocides les plus affreux de la fin du XIXème siècle. Certains auteurs parlent ainsi de 10 millions de mort (sur une population locale de l’ordre de 20 millions), ainsi que de sévices abominables, le tout perpétré au nom du sacro-saint développement économique et commercial (plus précisément de l’impérialisme européen d’alors) et, comme d’habitude, du progrès et de la civilisation.

https://comptoir.org/2014/10/08/le-congo-belge-de-leopold-ii-les-origines-du-massacre/

Et nous voilà donc, vaguement introduits auprès d’une compagnie établie dans le commerce de l’ivoire. Or, l’un de ses représentants lui fournit jusqu’à 50% de tous ses apports. Impressionnant, mais nul ne connaît le secret de cet homme, Kurz, aux succès vertigineux.
Toutefois, il convient d’envoyer un émissaire pour reprendre contact avec lui (et récupérer une bonne cargaison d’ivoire au passage), car cela fait déjà longtemps.
La compagnie recrute ainsi notre marin comme capitaine d’un bateau à vapeur… et nous voilà partis pour un voyage fantasmagorique.

Imaginons-nous dans une atmosphère chaude, humide, étouffante même. L’air est si moite, que l’on ne peut même pas transpirer. De chaque côté de la rivière, une multitude d’arbres se dressent et créent un front boisé impénétrable et infini, où l’on ne voit déjà plus rien dès l’orée.

De temps à autres, sur le parcours, des figures sombres semblent apparaître… Le contraste entre le soleil et les ombres de la forêt est saisissant et inquiétant.

Image extraite du téléfilm « Au coeur des ténèbres » (1993)

Mais alors que le voyage continue, notre capitaine en apprend d’avantage sur Kurz, ainsi que sur la compagnie qui l’emploie. C’est pour lui la première fois qu’il se trouve en Afrique et il observe le système colonial non sans surprise, alors que les colons maltraitent et épuisent les populations locales sans vergogne.
C’est donc quelque chose de bien plus sombre que la forêt, qui résonne tout autour de lui, à chaque pas.

Il rencontre d’autres européens, consumés par l’envie, le pouvoir et la dysenterie. Il apprend quelques rumeurs sur Kurz et ses méthodes, lesquelles rumeurs participent à construire sa légende quoique négative.

Sans vouloir vous gâcher la lecture, disons seulement que sa rencontre finale avec Kurz en personne est extrêmement courte, mais qu’elle constitue néanmoins un point culminant. Du reste, l’atmosphère de son comptoir participe à cette folle vibration, avec le véritable culte voué à cet homme par la tribu locale.
C’est alors que nous pénétrons dans les coins les plus sombres et les plus refoulés de la psyché humaine, avec des pages hallucinantes, dignes d’un rêve ou d’un cauchemar.

Tout cela vibre intensément dans l’esprit et l’imaginaire du lecteur, longtemps encore après avoir refermé le bouquin.

D’une certaine manière, cela doit résonner quelque part, avec nos propres perceptions de ce monde. Sans doute, les aspects les plus sombres de notre société sont-ils mis à contribution, notamment lorsque nous comprenons que nous participons à l’horreur (pensons notamment à l’esclavage moderne, aux mines de Cobalt, etc.), voire que nous justifions nos actions par l’idée suprême du progrès, ou du bien commun.

Finalement, nous voilà face à face avec un monstre et une pièce maitresse de la littérature, que je recommande de lire d’une seule traite.
Oui, c’est sombre et oui, cela fait peur… mais pas tant à la manière d’un récit d’horreur que d’un point de vue philosophique. Naturellement, l’atmosphère y participe, mais une fois encore, le danger se trouve vraiment à l’intérieur.


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