La route vers l’enfer est pavée de bonnes intentions…
Et encore, cela suppose de bonnes intentions ! Ceci ne vaut donc que pour les plus sincères d’entre nous, qui nourrissent encore l’espoir et la volonté du bien commun. Mais il existe aussi des « intérêts », comme on dit pour ne pas les nommer, qui savent valoriser une bonne crise et une authentique question de société, pour arriver à des fins, pas toujours avouables. Après tout, ces fins ne justifient-t-elles pas les moyens ? Trop bon, trop con et Never let a good crisis go to waste.
Mais alors, cette chanson serait-elle du genre « complotiste » ? (comme on dit, de nos jours)
Pour y répondre, tournons nous vers l’Union Européenne, qui a fait publier récemment un mémoire plutôt intéressant sur cette question : complotisme vs. conspirations https://conspiracytheories.eu/_wpx/wp-content/uploads/2020/06/COMPACT_Guide-French__.pdf
La partie 1.5 vaut ainsi son pesant de cacahouètes : quelle est la différence entre les théories du complot et les véritables conspirations ? Le texte expose alors de but en blanc (je cite) : « Il y a toujours eu et il y aura toujours de vraies conspirations. Cependant, les vraies conspirations – des machinations et des manœuvres dont l’existence a été établie au-delà du tout doute raisonnable – diffèrent généralement des conspirations imaginées par les adeptes du complot […] »
Pour revenir au texte de cette chanson, il ne s’agit que d’inviter à ouvrir les yeux sur certains risques :
- Tout d’abord, une partie de nos concitoyens considèrent qu’il faut gouverner et légiférer en fonction des 10% les plus cons (c’est d’ailleurs, grosso modo, ce qu’on apprend à l’université aux apprentis-médecins en matière de santé publique). Par conséquent, s’il faut passer par la coercition pour que les choses avancent, alors qu’il en soit ainsi. Cet esprit concerne un ensemble de personnes issues de la classe « moyenne supérieure », comme on dit, typiquement de professions intellectuelles (en premier lieu les ingénieurs), sincèrement inquiètes (et pour cause) du risque climatique et environnemental ;
- Un autre groupe fait partie des opportunistes politiques. Dès les années 2010, il est apparu assez clairement que les français (et plus globalement les occidentaux) développaient une forte sensibilité à la question environnementale. C’est ainsi que 90% des partis politiques ont commencé à se dire « écologistes ». A vrai dire, cela restait assez bon enfant jusqu’aux années 2020, à partir desquelles les choses ont commencé à bouger politiquement : plusieurs villes ont élu des maires issus des « verts », tandis que des actions politiques fortes ont commencé à se décliner, pour donner corps à des projets jusqu’alors considérés comme fantaisistes.
Citons parmi ces projets le principe de « la ville du quart-d’heure ». Son principe est à la fois positif et tiré d’une intelligence analytique (typiquement technocratique) : il s’agirait de doter un centre urbain d’une capacité à assurer l’ensemble des besoins d’une collectivité, sans avoir à faire des dizaines et des dizaines de km : tout à moins d’un quart d’heure de marche ou de vélo. Par exemple, il s’agirait d’éviter d’avoir à se rendre en bagnole dans la zone industrielle de telle ou telle grande ville, pour pouvoir s’équiper en meubles IKEA… En d’autres termes, il s’agirait donc de redynamiser les centre villes et d’éviter les effets de silos avec des quartiers mono-activités. Qui serait contre ? C’est plutôt bien pensé !
Toutefois, là où le bas commence à blesser, c’est lorsque les « décideurs » se mettent à appliquer ce principe théorique de manière brutale, à la lettre, dans une logique toute administrative : interdire aux citoyens de traverser un cercle de « 15 minutes », centré autour de chez eux, plus de x fois par an et, sinon, sévir ! En d’autres termes, il s’agit moins de développer les villes, ce qui relève d’un urbanisme certes volontaire, mais diffus et de longue haleine (donc bien souvent hors de portée et a fortiori de mandat), que de contrôler et punir. Et puis, c’est tout de même plus facile à faire !
Toutes proportions gardées, cela évoque la dynamique des révolutionnaires (par exemple des bolcheviques, ou même de notre « comité de salut public » franco-français), lesquels, une fois arrivés au pouvoir, imposent leur conception littérale par la force – et gare à ceux qui ne seraient pas d’accord !
Pour créer (enfin) le paradis sur terre, il faut d’abord en éliminer la chienlit. Comme le disait Staline : certes, nous n’avons pas encore réussi à créer l’authentique socialisme, mais ce sera pour demain – en attendant, il faut travailler avec le parti, pour s’offrir un maximum de chances de réussite. Et si tu n’est pas avec nous, alors tu retardes notre projet ; tu es donc contre nous : un ennemi du peuple.
C’est ainsi que l’on peut parvenir à créer une prison à l’échelle d’un pays (comme l’était l’URSS), tout en souhaitant (peut-être sincèrement, pour certains) l’avènement du paradis. C’est aussi de cette façon que certains groupes (politiques ou économiques) renforcent leur pouvoir en valorisant une crise comme une opportunité.
A titre personnel, je suis convaincu que notre monde marche sur la tête, qu’il puise des ressources sans compter, qu’il exploite les plus faibles au bénéfice des forts et même que nous allons droit dans le mur sur ces sujets d’écologie, tout en accélérant. A force de crier au désert, tout me conduit moi aussi à une certaine radicalité…
Et pourtant, je commence (enfin) à percevoir le danger de prendre nos inquiétudes, nos modèles de pensée et les « solutions » associées pour des vérités intangibles. Je commence aussi à mesurer l’intérêt d’une société hétérogène, dans laquelle tout le monde ne pense pas de la même manière. C’est parfois pénible à vivre (ah, Marseille !…), mais probablement salvateur.
Prenons un exemple, qui ne soit pas trop consensuel : est-il acceptable que certains de nos concitoyens se positionnent d’abord selon leur religion, dans une société aux institutions laïques ? Pouvons nous tolérer que certains considèrent leur foi comme supérieure aux lois républicaines ? Et bien, aujourd’hui, j’ai changé d’avis et je l’écris sans plus hésiter : oui. En effet, même si cela nous parait a priori scandaleux, il s’agit aussi de garde-fous, qui nous dépassent… Ce sont peut-être eux, justement, qui alerteront la société sur ses dérives eugénistes, ou sur les risques éthiques ou moraux d’artificialisation du vivant. Bref, nous gagnerions probablement à tolérer ce qui nous est différent, ce qui est inconfortable et a fortiori ce qui nous choque.
Retour aux « petits pas ? »
Dans cette chanson, on démarre donc par le point de vue des jeunes gens éco-anxieux, mais réellement sincères dans leurs convictions, avec les grandes idées généreuses typiques de la jeunesse (et heureusement !), dans l’esprit du bien commun (« la Terre »).
Rapidement, en tant qu’éveillés ou membres d’une intelligentsia, ne risquerions-nous pas de considérer que les petits « riens » (ceux qui ne sont rien, à opposer à ceux qui ont réussi, ou à ceux qui ont vraiment de la valeur à nos yeux) puissent raisonnablement faire partie des 10% de pertes acceptables, pour faire avancer les choses ?… Après tout, les limites soit disant morales ou éthiques ne sont-elles pas autant de freins à l’instauration des vraies solutions efficaces ? Dans la crise où nous allons, peut-on encore s’accommoder de demi-solutions et des petits pas ?
Dans le second couplet, sont évoquées les manipulations que certains (ir)responsables politiques ou institutionnels sont prêts à mobiliser, pour parvenir à leurs fins. Par exemple, une attaque terroriste n’est-elle pas idéale pour faire avancer un agenda sécuritaire ? Une crise n’est-elle pas l’occasion de gouverner par ordonnance, dans un état d’urgence permanent ? Or le pouvoir absolu corrompt absolument. On le sait, les bolcheviques ont rapidement mis au pas les soviets (« conseils ») qui commençaient à leur faire de la concurrence – tout en s’en réclamant par la suite (une fois noyautés et vidés de leur substance). Mais, après tout, la raison du plus fort n’est-elle pas la meilleure ?
Le « pont » musical relève ensuite d’une digression symbolique : dans une société individualiste, progressivement dénuée de véritable lien social, où le monde entier tourne autour du soi (symbolisé par le phénomène « selfies »), on pourrait céder à nos propres sirènes. Les fantasmes de tout un chacun n’ont alors plus aucune réalité concrète, pour savoir où s’arrêter. Sans borne, ni limite, il est enfin possible de devenir des hommes-dieux (comme dirait Harari), « sirènes » d’une part (pour les pseudo Barbies de notre monde médiatique) et « Golems » d’autre part, en référence au mythe judaïque d’un équivalent à Frankenstein, lesquel(les) bougent sans vie, ni conscience.
C’est effectivement le pire « nous », qui rentre alors en jeu, dans une dynamique de société guidée par la mise au ban de l’autre, source de tous nos problèmes… un homme, un problème – pas d’homme, pas de problème, aurait pu dire Staline. Dans nos peurs, vis à vis d’un monde fantasmé, dans nos délires technocratiques chimériques, nous risquons d’oublier l’humanité et de concevoir des pensées ou solutions « finales »…
Ne risque-t-on pas, enfin, de se piéger avec l’éternel mythe de l’homme idéal, homme nouveau, homo-sovieticus ou autre aryen. Nous pensions en être débarrassés : il est sorti par la porte, mais revient par la fenêtre.
Pour marquer ce pont et en faire « flotter » le propos musicalement, au-delà du reste de la chanson, j’ai choisi de lui donner deux voix en résonance stéréo. Effet d’étrangeté, par rapport au reste de la chanson.
De nouveau, pour en revenir au fond et au refrain – des bonnes intentions à l’enfer : sous couvert d’un bien-commun fantasmé, ne nous apprêtons-nous pas à rendre ce monde réel infernal ? L’hubris (la démesure) est prête à sacrifier et à punir. Cet ère de la représentation permanente, cette société du spectacle et des public relations – où l’important sont les éléments de langage – est toxique et mortifère. Ne sommes-nous pas, finalement, à risque de devenir des « khmers verts » (à tendances brunes) ?
Le dernier couplet est une prolongation. D’un strict point de vue musical, les règles de composition et de bienséance (la chanson étant déjà longue) auraient invité à clore le titre après le 3ème refrain. Cependant, d’un point de vue logique – après tout, il s’agit essentiellement d’une chanson à texte – ce dernier ajout reste nécessaire (et puis, la mélodie de la guitare basse est assez entrainante, non ?)
Ce dernier couplet, donc, évoque notre tentation à trouver ou créer de nouveaux prêtres, princes, voire de nouveaux messies. Ceux-ci, une fois intronisés (songeons encore une fois à Lénine, ou même à une autre échelle à la personnalité d’un Lech Walesa, héroïque en opposition, mais troublante une fois parvenue au pouvoir) ne sont-ils pas susceptibles de nous surprendre, de nous décevoir, voire de nous tromper ? (Soljenystine lui-même avouait avoir cédé aux appels du Komsomol dans sa jeunesse…) Les nouvelles castes de bien-pensants sont ainsi en construction.
Quand nous sommes sous hypnose, par exemple lorsque les grands médias pratiquent le fearporn, notre sens critique est anesthésié (voir Noam Chomsky, Seymour Hersh ou plus récemment Mathias Desmet et son concept de mass formation). Nous devenons alors redevables envers nos sauveurs / violeurs. Ils nous brisent, mais c’est pour notre bien. Dans ces cas-là, la tentation totalitaire prend le pas sur la raison : tout est vu à l’aune d’une idée fixe, quitte à ce qu’elle évolue au gré des besoins politiques (voir la première partie de 1984, d’Orwell).
Mais comme en union soviétique, plus aucun personnage officiel, ni membre du parti – bientôt surentrainé à la double pensée et frisant ainsi la schizophrénie – ne croira plus au mensonge. Tout un chacun fera semblant de ne pas voir que le roi est nu et de croire que l’herbe en plastique est mieux que nature. Et c’est seulement dans le secret de nos cuisines (comme disaient les soviétiques), voire aux tréfonds de l’intime, que nous pourrons encore rire librement de nous-mêmes et de la situation dans laquelle nous nous sommes perdus.
Objectivité de l’humour : Ich sterbe, aurait dit Anton Tchekhov à sa compagne au moment ultime, dans ce pays et cette langue allemande qu’il détestait tant, champagne à la main, ironique et goguenard.

2 responses to “Green words - keen world”
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