Impressions : The Beatles “bootleg”


J’me baladais, sur l’avenue – ou plutôt sur le cours (comme on dit à Marseille) Lieutaud – le cœur suffisamment ouvert, apparemment, pour apercevoir du coin de l’œil, presque malgré moi, une photo inattendue : les Beatles sur une affiche… En voilà une blague !
Je reviens sur mes pas pour voir cela d’un peu plus près : “The Beatles… bootleg”. C’était donc ça, un succédané des années 60 : un revival, comme on dit parfois.

Prêt à repartir, quelque chose me retient pourtant : après tout, ce n’est quand même pas tous les jours que cela passe par Marseille et, parfois, ce n’est pas “si pire” ! 
J’avais déjà expérimenté, voilà quelques années, un principe similaire autour de Pink Floyd. Sans être inoubliable (contrairement à un concert d’un des anciens membres du groupe, Roger Waters, dont je parlerai peut-être dans un autre billet), cela permettait de redécouvrir cette musique différemment, avec un son plus vif et une vibration partagée en public.

Sur ces entrefaits, je dégaine donc cet horrible objet qu’on appelle smartphone, je scanne cette infâme image qu’on appelle QR code et voilà ce que je vois :

https://bootlegbeatles.com

Une écoute d’une vingtaine de secondes suffit à me renseigner (car c’est bien fait) : un spectacle visuellement qualitatif, qui joue le jeu de la ressemblance (visuelle et auditive) avec les originaux, plutôt que la réinterprétation. Une intention éminemment discutable donc – et c’est d’ailleurs le véritable thème du billet de ce jour.

Or il reste quelques places pour le soir même – le genre de truc qui n’arrive pas, normalement !
Après tout, en me souvenant à quel point j’écoutais cette musique, de manière assez exclusive (voire compulsive), entre 9 à 12 ans, ne serait-il pas dommage de rater cela ? 
Du reste, je vois sur le site même de l’organisateur qu’il existe une revente de billets d’occasion. Or il y en a justement un qui cherche repreneur, spécialement pour moi semble-t-il. Je demande à ma compagne si cela la tenterait – “non, pas ce soir” – mais elle m’invite aimablement à y aller tout de même. 

Alors, ma foi, quand les planètes s’alignent, il ne faut pas trop résister à la chance – c’est cela, l’idée de synchronicité et la philosophie de l’abondance !

https://www.youtube.com/watch?v=o5FPPoLqkCk

About the show

On pouvait s’y attendre, le public est essentiellement composé de cheveux gris. C’est amusant, d’autant que quelques têtes plus jeunes le parsèment aussi, ce qui apporte une fraicheur toute familiale (que n’ai-je emmené ma fille : elle aurait peut-être décidé de jouer de la basse, plutôt que de la clarinette !)
Le ton est donc donné : cela s’annonce bon enfant.

Le spectacle est très bien produit et même (une fois n’est pas coutume, pour un concert), bien pensé. 

  • D’abord, une ambiance rock n’roll de la fin des années 50, pour chauffer le public, avant que le concert ne commence ;
  • A historical context, given by video projections ;
  • Une très bonne interprétation des chansons, au plus proche des originaux (nous y reviendrons) – mais légèrement raccourcies (d’un couplet), ce qui permet d’en intégrer d’avantage sans s’essouffler. Si certaines portions comportent des erreurs d’interprétation musicales, ce n’est pas malvenu, au contraire : cela donne plus l’impression d’un spectacle vivant. On n’est pas ici sur des hologrammes !
  • Une dynamique chronologique amusante du groupe, à la fois en terme de styles musicaux, mais aussi d’apparences visuelles, de costumes et d’attitudes
  • Au-delà de la musique, c’est aussi une interprétation quasiment théâtrale, avec une reproduction des manières de s’exprimer de chacun des “Fab 4” (en anglais, mais ce public semble comprendre), avec son lot de blagounettes potaches, de circonstance ou carrément anachroniques, qui renforcent l’impression de légèreté

In brief, a nice moment.

Spectacular, sure, but artistic ?

Au delà du spectacle, un peu anecdotique, voici la question qui nous occupe réellement aujourd’hui : quelle est la portée artistique d’une telle entreprise ?

Si l’on considère que l’Art est le plus haut niveau de communication humaine, un renversement logique nous amènerait à considérer que la vibration entre un groupe de musiciens et son public et, bien sûr, au sein du public lui-même, dénote d’un certain art. C’est un sophisme.
Cela dit, il est indéniable qu’un lien émotionnel existait bel et bien – d’autant qu’il était alimenté par tout un jeu de résonnances personnelles : à la fois pour les musiciens, qui aiment de toute évidence jouer cette musique-là, et le public constitué de “fans”.

Du reste,  qu’il est agréable de sentir que l’on n’est pas (ou plus) tout seul à aimer ces chansons ! Il s’agit presque d’une communion, par delà les générations. L’effet était d’ailleurs renforcé par les images d’archives de ces jeunes femmes en pleurs devants leurs idoles, au Shea Stadium, en 1965. Nul ne sait si elle vivent toujours physiquement, mais émotionnellement, on peut l’affirmer !

Globally, a life pulse appeared very clearly.
Du reste, dans le choix “artistique” de cette production, on retrouve des conventions toutes théâtrales, puisque les musiciens interprètent aussi des “personnages”, avec un jeu de caractérisation : attitude, démarche, accents, relations entre eux, etc.

Sans doute cela n’était-il pas l’interprétation la plus fine que l’on puisse imaginer, mais l’on gagnait en légèreté ce qu’on perdait en authenticité : à aucun moment du spectacle, le public n’oubliait qu’il avait devant lui des musiciens jouant à être les Beatles. De même, tout en les incarnant, jamais ces interprètes n’ont réellement essayé de nous tromper sur la marchandise. Ils faisaient semblant d’y croire et c’était drôle.

Il s’agissait là d’une sorte de distanciation… 

Sans doute cela n’avait-il pas la finesse d’un Vakhtangov, mettant en scène Princesse Turandot, où l’acteur s’attachait une simple serviette en coton autour de la tête et croyait (le public avec lui) qu’il s’agissait bel et bien d’une longue barbe, tout en gardant toujours à l’esprit qu’il s’agissait aussi d’une blague quasi enfantine. Au théâtre, cela porte un nom : le “réalisme fantastique”.

En l’occurrence, donc, cela n’allait pas jusque-là. Mais il reste vrai qu’il y avait là une sorte d’incarnation. 

Comme évoqué plus haut, les quelques erreurs de jeu (une guitare un peu trop forte, un solo un peu “mécanique”) nous rappelaient fort à propos qu’il s’agissait d’un spectacle vivant. Mais cela implique-t-il automatiquement “art vivant” ? 

Lorsque l’on interprète un morceau, en lui offrant sa sensibilité propre, y a-t-il création ? Cette création est-elle nécessaire pour faire art ? 
Let's think a little bit, about a few different examples : 

  • Prenons d’abord les comédies musicales, dont la nature dite de divertissement est généralement évidente. Dans ce type de spectacle (et c’est aussi souvent le cas au théâtre), le rôle de l’interprète est essentiellement de servir la partition. On ne lui demande guère de créer et surtout pas d’improviser, mais de faire son job (Stanislavski appellerait ça “le métier”)
  • De même, les musiciens dits “de session” (c’est à dire de studio) sont employés pour réaliser un enregistrement. Ce sont généralement d’excellents professionnels, techniquement supérieurs au musiciens des groupes qu’ils remplacent (exemple typique : les Beach Boys). Il est amusant d’observer l’attitude corporelle de ces musiciens en vidéo. Ils paraissent généralement très peu investis, au moins jusqu’à leur intervention. A ce moment là, on perçoit qu’ils offrent bel et bien leur sensibilité musicale. Cela sonne tout à fait correctement et peu de prises sont généralement nécessaires. Cependant, cela laisse aussi l’impression d’un engagement très superficiel. 
  • Dans les orchestres classiques, on retrouve aussi cette dynamique. On a souvent l’impression que, pour les musiciens, cette soirée n’est qu’une date de plus, un cachet. Je suis convaincu que c’est précisément cette raison qui poussait le chef d’orchestre Furtwängler à prendre son équipe au dépourvu. Il arrivait et ne prévenait pas les musiciens du moment où il commencerait, ni du tempo. Cela était un moyen sûr d’exiger toute leur attention et de rendre chaque concert vivant et unique. Et cela s’entend !

Beethoven – Symphony n°7 – Berlin / Furtwängler 1943

  • Autre exemple encore : les musiciens qui accompagnent telle ou telle “monstre sacré”. Leur job est de soutenir la vedette, que les gens viennent voir. Quant à eux, leur job est de donner une interprétation lisse et anonyme. D’après la légende, c’est l’une des raisons pour lesquelles Jimmy Hendrix n’a pas travaillé longtemps pour Little Richard, car il était incapable de rester immobile et lui volait la vedette (ou en tout cas les regards)

“Don’t you ever play guitar with your teeth again ; you’re just the guitar player ; i’m the king of rock n’roll ; don’t you upstage me, I’m fucking Little Richard.’’

  • Après tout, le monstre sacré lui-même n’est-il pas le plus souvent une pastiche de lui-même ? Il joue de vieux titres, parfois trentenaires et avec une conviction un peu forcée – que voulez-vous, il faut bien vivre ! (l’inverse d’un Jacques Brel, qui raconte avoir arrêté le tour de chant, après 10 ans à tourner à raison 320 dates par an, car il s’était rendu compte qu’il avait chanté le même couplet deux fois, c’est à dire qu’il mentait…) 
  • De ce point de vue, enfin, le cas de la dernière tournée de Roger Waters est intéressant, car il demandait à ses musiciens plus qu’un “simple accompagnement”, au-delà du rôle faire-valoir, mais plutôt une réinterprétation des morceaux de Pink Floyd et une participation sinon à l’écriture, au moins aux arrangements de nouveaux morceaux (qui constituaient environ un quart du programme).

Ce sont donc les questions de l’originalité, du rôle de l’interprète – qu’il soit musicien, acteur, danseur – de l’ego, de la création et de la créativité, du système et de la société qui se nourrissent de divertissement, de la place de l’émotion et des résonnances personnelles qui sont ici en jeu.

Ce qui est certain, en tout cas, c’est que ce soir-là, avec les “Beatles bootleg”, il ne s’agissait pas de donner une interprétation originale des classiques, mais au contraire de sonner au plus proche des valeurs enregistrées. (Cela est d’autant plus paradoxal que les Beatles eux-mêmes ne pouvaient pas mixer deux prises, car les interprétations étaient systématiquement différentes).
Reconnaissons finalement que, dans le cas des Bootleg, il y avait bel et bien un art : l’art de (bien) copier !

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9 responses to “Impressions : The Beatles “bootleg””

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