Aujourd’hui, je souhaite partager quelques impressions, à propos d’une nouvelle d’un autre genre, puisqu’il s’agit de littérature contemporaine américaine (ça changera des classiques russes ;). Il s’agit d’un texte intitulé : « concentré », publié dans un recueil de nouvelles appelé : « pluie sèche » (dry rain) par Pete Fromm.

Monsieur Fromm est donc américain et vit dans la portion centrale des Etats Unis, au nord-est des montagnes rocheuses, c’est à dire l’ancien territoire de la nation Blackfoot, dans le Montana.


Missoula, Montana
Il est surtout connu, à l’international, pour son récit autobiographique appelé « Indian Creek », dans lequel il raconte son expérience de quelques mois de solitude, dans les montagnes, en plein hiver. Du reste, il a écrit un ensemble de nouvelles de grande qualité, entre les années 90 et 2010. Depuis, son écriture a évolué vers des romans, dont certains sont remarquables (notamment « Mon désir le plus ardent »), mais je considère tout de même ses nouvelles comme son meilleur travail à ce jour.
Du reste, certains critiques littéraires l’ont surnommé : le Tchekhov des grandes plaines (à l’époque où il vivait dans le Dakota, à l’est du Montana). C’est tout de même un sacré compliment et il n’est pas dénué de fondements !
Je vous propose donc d’évoquer l’une de ses nouvelles : « concentré ».
Il s’agit d’un texte que j’avais découvert il y a quelques années déjà, mais auquel je pense assez régulièrement. Il m’avait touché, frappé même, et j’ai eu envie de le relire.

Un beau spoiler en image
Comme P. Fromm pratique une stylisation assez radicale, puisqu’il écrit le plus souvent à la première personne, dans un style oral (ou plutôt pensé), il m’avait paru important de le découvrir dans sa version originale. C’est pourquoi j’avais utilisé les mises au rebut des bibliothèques américaines (j’avoue que j’ai du mal à comprendre qu’un tel livre puisse être mis au rebus, mais bon), ce qui m’avait permis de faire une commande d’export vers l’Europe sans trop me ruiner…
En tout cas, cela valait le coût ! A mon sens, c’est phénoménal : en quelques paragraphes seulement (que j’espère à peu près rendre en traduction libre), il parvient à faire passer toute une situation et une atmosphère. Cela est amené de manière très sobre, en fin de compte, à la A. Tchekhov précisément, avec une expression d’une grande justesse.
Voici ainsi l’introduction de la nouvelle (traduction personnelle) :
Je me lève de plus en plus tôt, on dirait, maintenant que Tom bosse si souvent à perpètes. Je lui fais un petit-déjeuner et peut-être parle-t-on un peu, mais en général, on n’est qu’à moitié réveillés. Avant que je m’en sois rendu compte, il m’embrasse et le voilà dehors. Les petits sont encore couchés, et la plupart des gens retourneraient dans leur lit. Mais moi, je me ressers une tasse, je me pince les joues pour me tenir éveillée et profiter de ce moment rare, pour réfléchir.
Le seul autre moment que j’ai, c’est le moment où les enfants font leur sieste, mais des fois, je suis tellement lessivée à ce moment là de la journée, que tout ce que je peux faire, c’est m’asseoir et écouter la clim siffler et gronder, avant de reprendre la routine. Le monde entier tremble lorsque ça démarre. Pas étonnant que les tornades foutent sens dessus dessous ces endroits, alors que les grandes maisons ne sont qu’à peine touchées. Ah c’que j’aimerais voir une de ces belles baraques des clubs de golf toute grande ouverte. J’imagine toutes les choses merveilleuses qui seraient éparpillées tout autour.
Percevez-vous les enjeux ?
A mon sens, si le premier paragraphe évoque avec acuité la situation et la relation de ce jeune couple, le second ouvre à une vision plus sociale.

En se connectant à la narratrice et à sa vision du monde, nous pouvons effectivement comprendre ce qu’elle vit, endure et espère. Tout cela résonne en nous.
Et en même temps, nous percevons en quelques phrases l’inaccessibilité du rêve américain. Notre personnage principal pense à la grande idée qui pourrait tout changer. Elle réfléchit dur (elle est maligne), en espérant trouver l’idée miraculeuse qui sortirait sa famille des difficultés financières. Elle espère aussi impressionner son partenaire de vie, qui se donne un mal de chien pour les nourrir, ce qui lui permettrait au passage de gagner l’estime d’elle-même, au lieu de se sentir inutile.
Je suis sûr que ces pensées et impressions sont celles d’énormément de gens (des dizaines de millions), en Amérique et ailleurs…

Si cela nous était présenté dans un documentaire, cela ne pourrait pas nous toucher aussi profondément, ou en tout cas pas de la même manière. Bien sûr, nous pourrions comprendre beaucoup de choses, mais cela resterait sans doute d’un ordre plus mental, plutôt qu’une résonance émotionnelle.
Naturellement, il y a de nombreux exemples remarquables d’ordre « documentaire », telle l’expérience menée par Florence Aubenas (racontée dans « Le Quai de Ouistreham ») où elle se fait passée pour une femme sous diplômée, dans la quarantaine bien tassée, pour voir comment elle pourrait s’en sortir dans cette situation (toute chose égale par ailleurs…) Et naturellement, elle s’en sort très mal, car tout est bouché, sauf l’exploitation sociale. L’expérience a duré 6 mois et relève du cauchemar social !

Ce témoignage est réellement intéressant, car il nous permet de comprendre les enjeux sociaux de notre temps. Du reste, ce n’est pas mal non plus pour alimenter les discussions dans les dîners ou les soirées de l’intelligentsia, mais, selon moi, ce n’est pas d’ordre émotionnel.
Tout au contraire, en lisant Fromm, et ce grâce à son écriture très vivante, nous rentrons dans la vie de ses personnages de fiction et sommes en empathie. De fait, dans cette histoire, nous partageons les peines de la jeune femme, ses lassitudes, mais aussi l’énergie de l’espoir. SPOILER : Quand sa grande idée foire lamentablement, nous ressentons aussi son amertume, et c’est un peu le point.
Ainsi, une fois encore, la littérature peut faire la différence.
Je vous recommande donc chaudement cet auteur, Pete Fromm, et notamment ses nouvelles : « avant la nuit » « chinook »… et puis ses romans : « mon désir le plus ardent », « la vie en chantier », etc.
https://gallmeister.fr/auteurs/9/pete-fromm
Connaissiez-vous cet auteur ? Que pensez-vous de son œuvre ?
En vous souhaitant une excellente semaine ;
V.
PS : j’avoue volontiers (il n’y a pas de vol, en art) que cette écriture et ce style ont directement inspiré un travail personnel, d’abord écrit, puis transformé en version audiophonique et enfin en court-métrage : « A Kurt To Be«